TIAC : conduite pratique aux urgences devant un afflux massif de patients
1. Contexte et définition
Une TIAC se définit par la survenue d’au moins deux cas groupés présentant une symptomatologie similaire, en lien avec une même source alimentaire.
Aux urgences, la problématique principale est double :
- Gérer un afflux massif de patients en un temps court.
- Identifier rapidement les formes graves et la cause probable.
2. Organisation pratique du service d’urgence
2.1 Activation d’un mode “afflux collectif”
Dès l’identification d’un événement groupé :
- Information du chef de service, de la régulation SAMU et de l'administration sanitaire
- Activation d’un circuit court dédié
- Renfort paramédical
- Sectorisation des patients (zone dédiée)
Objectifs :
- Fluidifier le tri
- Limiter la contamination croisée (notamment virale)
- Standardiser l’évaluation clinique
2.2 Triage initial (infirmier d’accueil et d’orientation)
Priorités :
- État hémodynamique
- Signes de déshydratation
- Troubles neurologiques
- Terrain à risque
Patients instables → filière SAUV (urgences viales)
Patients stables → circuit ambulatoire dédié
3. Évaluation clinique standardisée
3.1 Interrogatoire ciblé (5 points essentiels)
- Heure et nature du repas suspect
- Délai d’apparition des symptômes
- Symptômes dominants (vomissements, diarrhée, fièvre)
- Terrain (âge, grossesse, immunodépression)
- Autres cas connus
Le délai d’incubation oriente l’étiologie :
- < 6 h → Toxine préformée (Staphylocoque)
- 6–24 h → Clostridium perfringens
- 12–48 h → Salmonelle ou norovirus
- > 48 h avec diarrhée sanglante → infections à Escherichia coli entérohémorragique EHEC
- Atteinte neurologique → Botulisme
- Tableau pseudo-grippal chez femme enceinte → Listériose
3.2 Examen clinique
- Constantes vitales
- Évaluation de la déshydratation (pli cutané, hypotension orthostatique)
- Douleurs abdominales localisées ?
- Signes neurologiques (ptosis, diplopie, dysphagie)
- Purpura ou syndrome septique
| Agent étiologique | Incubation | Symptômes dominants | Aliments en cause | Gravité potentielle |
| Salmonella spp. | 6–48 h | Diarrhée, douleurs abdominales, vomissements, fièvre fréquente | Œufs, volailles, produits mal cuits | Déshydratation, bactériémie (terrain fragile) |
| Staphylococcus aureus | 1–6 h | Vomissements brutaux, nausées, fièvre rare | Pâtisseries, plats manipulés | Généralement bénigne, brève |
| Clostridium perfringens | 6–24 h | Diarrhée aqueuse, douleurs abdominales, fièvre rare | Plats en grande quantité mal réfrigérés | Rarement sévère |
| Escherichia coli entérohémorragique (EHEC) | 2–4 jours | Diarrhée sanglante, douleurs intenses, fièvre modérée | Viande hachée, crudités | SHU (enfant) |
| Listeria monocytogenes | 2–30 jours | Syndrome pseudo-grippal, méningite, fièvre fréquente | Fromages au lait cru, charcuteries | Méningite, septicémie |
| Norovirus | 12–48 h | Vomissements + diarrhée, fièvre rare | Buffets, collectivités | Déshydratation |
| Clostridium botulinum | 12–36 h | Troubles neurologiques, Paralysie flasque, diplopie, peu digestif, fièvre absente | Conserves artisanales | Insuffisance respiratoire |
4. Recherche étiologique et enquête
4.1 Prélèvements
À réserver aux formes modérées à sévères ou hospitalisées :
- Coproculture
- PCR multiplex
- Hémocultures si fièvre élevée
- Recherche toxine botulinique si suspicion
4.2 Signalement
Déclaration immédiate aux autorités sanitaires, préciser nombre de cas, gravité, aliment suspect, lieu d’exposition.
5. Traitement aux urgences
5.1 Traitement symptomatique (90 % des cas)
- Réhydratation orale (SRO)
- Perfusion IV si : vomissements incoercibles, déshydratation sévère, hypotension
- Antalgiques, antiemétiques selon les cas
5.2 Antibiothérapie : indications limitées
- Indiquée si : Sepsis, Terrain fragile, Diarrhée invasive avec fièvre élevée, Suspicion listériose (grossesse, sujet âgé)
- Contre-indiquée si suspicion d’Escherichia coli entérohémorragique (EHEC), risque de Syndrome Hémolytique et Urémique (SHU).
5.3 Cas particuliers graves
Suspicion de botulisme
- Hospitalisation immédiate en réanimation
- Contact centre antipoison
- Antitoxine spécifique
Déshydratation sévère
- Remplissage IV rapide
- Surveillance ionogramme
6. Qui hospitaliser ?
6.1 Critères médicaux
Hospitalisation indiquée si :
- Instabilité hémodynamique
- Troubles neurologiques
- Déshydratation sévère
- Insuffisance rénale aiguë
- Fièvre > 39°C persistante
- Douleur abdominale intense (diagnostic différentiel chirurgical)
- Terrain à risque :
- ≥ 75 ans
- Grossesse
- Immunodépression
- Comorbidités lourdes
6.2 Critères sociaux
- Isolement
- Incapacité à boire
- Absence de surveillance possible
7. Organisation logistique en cas de dizaines de patients
7.1 Stratégie recommandée
- Création d’une fiche standardisée
- Protocolisation du traitement
- Un médecin référent pour la coordination
- Un binôme dédié au lien ARS
- Anticipation des besoins en solutés
7.2 Gestion des flux
Patients stables :
- Réhydratation orale
- Surveillance 1–2 h
- Sortie avec consignes écrites
Patients modérés :
- Perfusion courte
- Surveillance biologique ciblée
Patients graves :
- Hospitalisation directe
8. Mesures de prévention secondaires
- Exclusion temporaire des manipulateurs d’aliments symptomatiques
- Hygiène des mains renforcée
- Désinfection des surfaces
- Information collective
9. Points clés pratiques
✔ Penser TIAC devant symptômes groupés
✔ Standardiser l’évaluation
✔ Hospitaliser uniquement les formes sévères
✔ Antibiotiques rarement nécessaires
✔ Déclaration obligatoire immédiate
✔ Coordination médico-sanitaire essentielle
Conclusion
La gestion d’une intoxication alimentaire collective aux urgences repose sur une organisation structurée, un tri efficace et une prise en charge essentiellement symptomatique. La majorité des patients peuvent être traités en ambulatoire, à condition d’identifier précocement les formes graves et les terrains à risque. L’articulation entre service d’urgence et autorités sanitaires est déterminante pour limiter l’impact collectif de l’événement.
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