Le temps de travail des médecins urgentistes varie considérablement selon les pays en raison de cadres juridiques, d’organisations des services et de cultures professionnelles divergentes. Ces variations influencent à la fois la qualité des soins, la sécurité des patients, et les risques d’épuisement professionnel (burnout). Cette revue compile les données existantes sur l’organisation du temps de travail, les normes internationales en vigueur et les relations documentées entre durée du travail, performance clinique et bien-être du médecin.

Introduction

La médecine d’urgence est une spécialité caractérisée par une forte charge émotionnelle et cognitive, une variabilité importante du flux de patients, des horaires atypiques et des pics d’activité imprévisibles. Ce contexte organisationnel interroge sur la gestion du temps de travail et sur la prévention des risques psychosociaux.

Les médecins urgentistes sont, comparativement à d'autres spécialités, plus exposés au risque de burnout, avec des taux dépassant 60 % au niveau international dans certaines enquêtes récentes.

Méthodologie

Cette revue bibliographique a été réalisée à partir de bases de données scientifiques indexées et de documents institutionnels relatifs au temps de travail des urgentistes, aux normes internationales (Organisation internationale du Travail, directives régionales européennes) et aux études sur le burnout et la qualité de travail.

Organisation du temps de travail selon les pays

Cadres réglementaires nationaux

Des différences significatives existent dans l’organisation du temps de travail des urgentistes :

Comparaison internationale des durées de garde / journée de travail

Pays Durée de garde / shift clinique typique Organisation type Restrictions / Normes
🇫🇷 France Journée continue possible 10–14 h, 12 h, ou 14–10 h selon services; parfois gardes de 24 h possibles en dérogation malgré controverses et surcharge réelle. Temps clinique «posté» Référentiel → 39 h hebdo clinique + non-clinique; max 48 h en moyenne quadrimestrielle.
🇺🇸 États-Unis Shifts fréquents 8–12 h en soins d’urgence ; certains hôpitaux maintiennent 24 h de call pour résidents / seniors, mais avec période de transition et limites pour accreditation. Système horaire variable «shift-based» ACGME → max 80 h/semaine, max 24–30 h consécutives pour résidents avec règles de repos.
🇦🇺 Australie Shifts souvent 8–10 h ou parfois 12 h dans certains établissements (selon accords); présence d’«on-call» plutôt qu’une garde unique de 24 h. Temps clinique avec astreintes Normes internes d’entreprise; tend à éviter gardes excessives.
🇬🇧 Royaume-Uni / Europe Shifts habituellement 8–12 h ; la Directive européenne limite max 48 h/semaine lissées. Shift horaire standard, nuits + jours Directive Européenne sur le temps de travail (EWTD) : 48 h/semaine, 11 h repos/jour minimum, limites pour les médecins aussi.
🇯🇵 Japon Habituellement 8 h pour les périodes de poste, possibilité de périodes continues allongées (rendues controversées par surcharge). Convention collective nationale

* « Shift » de travail en français = quart de travail ou horaire de travail

Les dispositions européennes générales (Directive 2003/88/CE) recommandent une durée maximale de travail de 48 h/semaine (y compris heures supplémentaires), des temps de repos quotidien et hebdomadaire, mais permettent des aménagements via accords collectifs.

À ce jour, aucune norme panafricaine (Union africaine, CDC Africa, OMS AFRO) ne définit :

  • une durée maximale de garde,
  • une durée journalière de travail,
  • ou des règles spécifiques au travail posté des médecins urgentistes.

Dans de nombreux pays africains :

  • les gardes de 24 h ou plus sont courantes,
  • les cumuls hebdomadaires > 60–80 h sont rapportés,
  • les services d’urgences fonctionnent en mode dérogatoire permanent en raison de la pénurie médicale.

Principaux modèles d’organisation du temps de travail

Shift courts (8–12 h)

  • Typiques dans les systèmes anglo-saxons modernes (États-Unis, Royaume-Uni, Australie) pour les médecins seniors.
  • Présentent moins de fatigue aiguë, meilleur équilibre sommeil/rest/reprise.
  • Permettent une planification plus régulière du travail clinique et non-clinique (formations, réunions).

Gardes longues (24 h ou plus)

  • Historiquement fréquentes en France, Afrique du nord et certains hôpitaux universitaires nord-américains, surtout pour les jeunes médecins (internes, résidents).
  • Souvent 24 h + 4 h de transition pour les internes.
  • Critiquées pour risques accrus de fatigue et erreurs.

Durée moyenne hebdomadaire réglementaire vs réel

  • France/Europe : limite légale autour de 48 h hebdo (Directive européenne), même si beaucoup dépassent cette limite en pratique.
  • États-Unis (résidents) : max ~80 h/semaine lissé sur 4 semaines pour les internes ; cependant, les urgences peuvent varier grandement selon établissement.
  • Australie : souvent autour de 40 h hebdo pour les consultants, avec gardes on-call plutôt que travail continu.

Normes internationales applicables

Directives et cadres juridiques

  • Organisation internationale du Travail (OIT) définit des standards généraux sur le temps de travail, incluant des limites quotidiennes et hebdomadaires ainsi que des périodes de repos, qui servent de cadre de référence pour les législations nationales.
  • Directive européenne sur le temps de travail (2003/88/CE) s’applique en Europe et impose des limites maximales légales de travail et des périodes de repos obligatoires, même si des dérogations existent spécialement pour les médecins en formation.
  • À l’échelle mondiale, il n’existe pas de normes spécifiques exclusivement pour les médecins urgentistes, mais la Directive européenne et les règles de l’OIT sont souvent utilisées comme référents minimums légaux dans de nombreux pays.

Lien entre temps de travail, qualité des soins et burnout

Burnout et durée de travail

La littérature montre que les médecins urgentistes présentent des niveaux de burnout supérieurs à ceux des médecins toutes spécialités confondues, avec souvent plus de 60 % d’entre eux présentant au moins un symptôme significatif.

Des facteurs organisationnels et liés à la charge de travail — y compris le nombre d’heures de travail, la surcharge de gardes et le manque de repos — sont régulièrement associés à des indicateurs de stress élevé et de burnout.

Certaines recommandations soulignent qu’un travail prolongé sans repos suffisant (p.ex. périodes continues >16 h) est corrélé à un risque accru d’erreurs médicales, de diminution de l’attention, d’accidents et de burnout.

Cependant, des données (notamment chez les résidents) suggèrent que réduire purement les heures de travail pourrait ne pas suffire à diminuer le burnout si d’autres facteurs organisationnels ne sont pas abordés (soutien social, conditions de travail, culture de sécurité).

Lisez notre article : Le Burnout chez les personnels de santé

Discussion

Variabilité internationale

La variation des systèmes de travail reflète des approches sociétales et légales différentes face au travail de nuit, aux gardes longues et à la flexibilité des horaires. Certains pays autorisent des périodes de garde jusqu’à 24 h, ce qui soulève des inquiétudes quant à la sécurité des patients et à la santé des praticiens.

Impact sur la qualité des soins

La surcharge de travail peut affecter non seulement le bien-être du médecin mais aussi la qualité des soins :

  • augmentation du risque d’erreurs médicales,
  • réduction de la satisfaction professionnelle,
  • impact négatif sur la communication et la prise de décision clinique.

Burnout

Le burnout, associé à des environnements à forte pression comme les urgences, peut mener à un turnover élevé, une baisse de performance clinique et des absences pour maladie — des conséquences coûteuses pour les systèmes de santé.

Conclusion

La durée des gardes et des jours de travail chez les urgentistes varie fortement selon les systèmes de santé, les cadres réglementaires nationaux et les pratiques hospitalières locales. Alors que certains pays modernes tendent à organiser le travail en shifts plus courts (8–12 h) pour diminuer la fatigue et faciliter la récupération, d’autres continuent d’utiliser de gardes longues (jusqu’à 24 h ou plus), en particulier pour les résidents, malgré des recommandations visant à réduire ces durées. La divergence entre les normes légales et les pratiques réelles souligne l’importance de politiques intégrant santé au travail, sécurité des patients et viabilité du système de garde.

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