Les intoxications aiguës représentent un motif fréquent d’intervention préhospitalière. La diversité des toxiques, la variabilité des présentations cliniques et le contexte souvent incertain imposent une approche structurée et protocolisée. La prise en charge repose sur l’évaluation et la stabilisation des fonctions vitales selon l’approche ABCDE, l’identification syndromique (toxidromes), l’administration précoce d’antidotes lorsque indiquée, la prévention de l’aggravation secondaire et l’orientation adaptée vers une structure hospitalière spécialisée.
1. Introduction
Les intoxications aiguës, volontaires ou accidentelles, concernent toutes les classes d’âge. Elles incluent les intoxications médicamenteuses, toxiques industriels ou domestiques, gaz toxiques, substances illicites, toxines naturelles et expositions environnementales.
En préhospitalier, les objectifs prioritaires sont :
- la reconnaissance précoce de la gravité,
- la stabilisation des fonctions vitales,
- l’identification du toxique ou du toxidrome,
- l’administration d’un traitement spécifique si disponible,
- l’orientation rapide vers une structure adaptée (service d’urgence, réanimation, centre antipoison).
2. Particularités du contexte préhospitalier
La prise en charge extrahospitalière présente plusieurs contraintes :
- Informations incomplètes ou incertaines (heure d’ingestion, quantité, nature du produit).
- Environnement potentiellement dangereux (gaz, produits chimiques volatils).
- Poly-intoxications fréquentes.
- Risque médico-légal (intoxication volontaire).
- Temps limité pour la décision thérapeutique.
La sécurité des intervenants constitue une priorité absolue (port d'équipements de protection individuelle EPI, ventilation des lieux, évacuation rapide si suspicion de toxique volatil).
3. Évaluation initiale : approche ABCDE
3.1. A – Airway (voies aériennes)
- Vérification de la perméabilité.
- Recherche de troubles de conscience (score de Glasgow).
- Aspiration si encombrement.
- Mise en position latérale de sécurité si inconscient ventilant spontanément.
- Intubation orotrachéale si :
- Glasgow ≤ 8,
- détresse respiratoire,
- risque majeur d’inhalation.
3.2. B – Breathing (respiration)
- Fréquence respiratoire.
- Saturation en oxygène.
- Signes de détresse respiratoire.
- Oxygénothérapie systématique en cas d’hypoxémie.
- Ventilation assistée si hypoventilation (ex : intoxication opioïde sévère).
3.3. C – Circulation
- Pression artérielle, fréquence cardiaque.
- Recherche de troubles du rythme.
- Pose de voie veineuse périphérique.
- Remplissage vasculaire en cas d’hypotension par les cristalloides.
- ECG préhospitalier si suspicion d’intoxication médicamenteuse cardiotoxique (tricycliques, antiarythmiques, bêtabloquants).
3.4. D – Disability (neurologique)
- Score de Glasgow.
- Pupilles (myosis, mydriase).
- Glycémie capillaire systématique.
- Traitement immédiat d’une hypoglycémie (glucose IV).
3.5. E – Exposure (exposition)
- Déshabillage si nécessaire.
- Recherche de traces d’injection, brûlures chimiques.
- Décontamination cutanée en cas d’exposition externe.
Tout contact cutané avec un produit chimique inconnu ou irritant → enlever les vêtements + rinçage abondant à l’eau pendant au moins 15 minutes → protéger le patient et le personnel → orienter vers structure hospitalière.
4. Approche syndromique : reconnaissance des toxidromes
L’identification d’un toxidrome permet d’orienter rapidement le traitement :
| Toxidrome | Signes cliniques | Toxiques fréquents |
| Opioïde | Myosis serré, bradypnée, coma | Morphine, héroïne, oxycodone |
| Anticholinergique | Mydriase, peau sèche, tachycardie, agitation | Atropine, antihistaminiques |
| Cholinergique | Hypersalivation, bronchorrhée, bradycardie | Organophosphorés |
| Sympathomimétique | Agitation, HTA, tachycardie | Cocaïne, amphétamines |
| Sédatif-hypnotique | Dépression SNC, hypotonie | Benzodiazépines |
Lisez notre article détaillé : Reconnaitre les toxidromes
5. Mesures thérapeutiques spécifiques en préhospitalier
5.1. Antidotes
| Antidote | Indication | Voie | Dose adulte | Précautions |
| Naloxone | Dépression respiratoire liée aux opioïdes | IV, IM, SC, intranasal | IV : 0,4–2 mg toutes 2–3 min, max 10 mg Intranasal : 4 mg | Répéter si nécessaire. Surveiller récidive après demi‑vie courte. |
| Flumazénil | Intoxication aux benzodiazépines | IV lent | 0,2 mg toutes 1 min, max 1 mg | Contre-indiqué en poly-intoxication ou épileptique. Risque convulsions. |
| Glucose 10–25 % | Hypoglycémie sévère | IV | 25–50 mL selon glycémie et patient | Surveiller glycémie. Répéter si nécessaire. |
| Atropine | Intoxication organophosphorée | IV, IM | 1–2 mg IV toutes 5–10 min jusqu’à atropinisation | Surveillance cardiaque. Ajuster selon sévérité bronchorrhée/bradycardie. |
| Hydroxocobalamine | Intoxication au cyanure | IV | 5 g en 15 min, peut répéter 5 g | Coloration rouge du sang et urine. Prévenir le labo pour interférence analyses. |
| Bicarbonate de sodium 8,4 % | Intoxication tricycliques ou hyperkaliémie | IV | 1–2 mEq/kg en bolus | Surveiller ECG, Na+, pH. |
| Oxygène | Hypoxémie ou intoxication CO | Inhalation | 10–15 L/min masque haute concentration | Essentiel en CO et cyanure. |
| Charbon activé | Ingestion récente de toxiques absorbables | PO ou NG | 1 g/kg, max 50–100 g | Patient conscient, voie aérienne protégée. Limité en préhospitalier. |
| Diazépam | Convulsions liées à intoxications (ex: organophosphorés) | IV, rectal | IV : 5–10 mg toutes 10–15 min, max 30 mg | Surveiller ventilation et PA. |
5.2. Décontamination
- Charbon activé : rarement administré en préhospitalier, indication limitée (ingestion récente < 1 heure, patient conscient, voie aérienne protégée).
- Irrigation cutanée abondante en cas d’exposition chimique. Éviter les produits neutralisants (acides ou bases) car ils peuvent provoquer des réactions exothermiques.
6. Situations cliniques illustratives
6.1. Intoxication aux opioïdes
Cas clinique : Homme de 28 ans retrouvé inconscient, FR 6/min, myosis serré.
Conduite :
- ABC : ventilation assistée au masque.
- Naloxone titrée IV.
- Surveillance rapprochée (risque de récidive).
- Transport en unité de soins intensifs.
Points clés : toujours privilégier la correction de la ventilation avant la naloxone si nécessaire.
6.2. Intoxication au monoxyde de carbone (CO)
Contexte : exposition domestique (chauffage défectueux).
Signes : céphalées, vertiges, troubles de conscience, SpO₂ parfois faussement normale.
Conduite :
- Extraction immédiate de la zone.
- Oxygène à haut débit (masque haute concentration).
- Transport vers centre avec possibilité d’oxygénothérapie hyperbare selon critères.
6.3. Intoxication aux antidépresseurs tricycliques
Signes : troubles de conscience, élargissement QRS, hypotension.
Conduite :
- Monitorage ECG.
- Remplissage vasculaire.
- Bicarbonate de sodium IV en cas de QRS élargi ou instabilité hémodynamique.
- Orientation en réanimation.
6.4. Intoxication organophosphorée
Signes : bronchorrhée, hypersalivation, bradycardie, myosis.
Conduite :
- Protection des intervenants.
- Décontamination.
- Atropine IV répétée.
- Oxygénation et ventilation si nécessaire.
7. Orientation et coordination
La régulation médicale (SAMU / centre antipoison) joue un rôle central :
- Décision d’orientation vers :
- Service d’urgences,
- Réanimation,
- Centre spécialisé (caustiques, CO).
- Transmission des informations clés :
- Heure d’exposition,
- Nature du toxique,
- Traitements administrés,
- Évolution clinique.
8. Discussion
La prise en charge préhospitalière des intoxications repose davantage sur la stabilisation physiologique que sur l’identification précise du toxique. L’approche syndromique permet une action rapide en l’absence d’informations complètes. L’administration raisonnée d’antidotes améliore le pronostic lorsqu’elle est indiquée précocement.
La formation continue des équipes préhospitalières, l’accès rapide aux centres antipoison et la standardisation des protocoles sont des éléments déterminants de la qualité des soins.
9. Conclusion
Les intoxications aiguës sont potentiellement grave en préhospitalier. L’approche ABCDE, la reconnaissance des toxidromes, l’administration précoce d’antidotes spécifiques et la coordination avec les structures hospitalières sont les piliers de la prise en charge. Une stratégie structurée permet d’optimiser le pronostic et de réduire la morbi-mortalité associée.
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