Les erreurs diagnostiques aux urgences constituent une cause majeure de morbi-mortalité évitable. Contrairement à une idée répandue, elles ne sont que rarement liées à un déficit de connaissances médicales. Elles résultent le plus souvent de mécanismes cognitifs normaux, exacerbés par le contexte de soins aigu, la pression temporelle et la surcharge informationnelle. 

Les erreurs médicales au service d'urgence

1. Introduction

Le service d’urgences est un environnement caractérisé par l’incertitude, l’urgence décisionnelle et l’hétérogénéité des présentations cliniques. Dans ce contexte, le clinicien doit produire des décisions rapides, souvent avec des données incomplètes.
De nombreuses études montrent que les erreurs diagnostiques surviennent fréquemment alors que les informations nécessaires étaient disponibles, suggérant un problème de raisonnement plutôt que de compétence technique.

2. Mécanismes cognitifs impliqués dans les erreurs diagnostiques

2.1. Biais d’ancrage et fermeture prématurée du diagnostic

Le biais d’ancrage correspond à la tendance à privilégier la première hypothèse diagnostique formulée et à ajuster insuffisamment cette hypothèse face à de nouvelles données.

Cas clinique 1
Un homme de 42 ans consulte pour douleur thoracique atypique survenant dans un contexte anxieux. L’ECG est normal et la troponine initiale est négative. Le diagnostic d’attaque de panique est retenu. Le patient revient 6 heures plus tard avec une douleur persistante ; la troponine est alors positive. Une coronarographie révèle un SCA sans sus-décalage.

👉 Analyse : l’hypothèse initiale a conduit à une fermeture prématurée du raisonnement, retardant la reconsidération diagnostique.

2.2. Surinterprétation des examens complémentaires normaux

Les examens paracliniques ont une valeur rassurante importante, parfois disproportionnée par rapport à leur sensibilité réelle.

Cas clinique 2
Femme de 68 ans, diabétique, consultant pour dyspnée et asthénie. ECG normal, troponines répétées négatives. Le diagnostic initial est une infection respiratoire basse. Une embolie pulmonaire proximale est diagnostiquée secondairement au scanner thoracique.

👉 Analyse : la normalité de l’ECG et de la troponine a contribué à une sous-estimation d’un diagnostic vital non coronarien.

2.3. Influence du contexte organisationnel

La surcharge du service, la fatigue cognitive et le travail de nuit augmentent significativement le risque d’erreur diagnostique.

Cas clinique 3
Homme de 75 ans, douleur abdominale modérée, état général conservé, ECG et biologie initiaux rassurants. Le diagnostic de colique néphrétique est posé en période de forte affluence. Le patient présentait en réalité une dissection aortique infra-rénale.

👉 Analyse : le contexte de flux tendu a favorisé un raisonnement simplifié et une réduction du champ diagnostique.

3. Présentations atypiques et limites de l’expérience clinique

Les maladies graves se présentent fréquemment de manière atypique, notamment chez la personne âgée, la femme ou le patient polymorbide.
Paradoxalement, l’expérience clinique peut renforcer certains biais par un phénomène de reconnaissance de formes excessif (pattern recognition).

4. Apports potentiels de l’intelligence artificielle au diagnostic

4.1. IA comme outil de soutien cognitif

L’IA ne vise pas à remplacer le clinicien, mais à :

  • proposer des diagnostics différentiels élargis,
  • signaler des incohérences entre données cliniques et hypothèses retenues,
  • rappeler des diagnostics rares mais graves.

4.2. Exemples d’applications

  • Algorithmes d’aide à la décision intégrant symptômes, constantes, biologie et imagerie
  • Systèmes d’alerte sur cinétique anormale des biomarqueurs
  • Outils d’analyse ECG automatisée avancée
  • IA embarquée en échographie clinique (POCUS)

Cas clinique 4 (hypothétique)
Chez un patient avec douleur thoracique, ECG normal et troponine négative, un système d’IA suggère une probabilité élevée de dissection aortique sur la base de l’âge, de la douleur dorsale et de l’hypertension. Un angio-TDM confirme le diagnostic.

👉 Analyse : l’IA agit ici comme un « garde-fou cognitif », réduisant l’effet des biais humains.

5. Limites et précautions d’utilisation de l’IA

  • Risque de dépendance excessive aux outils algorithmiques
  • Qualité variable des données d’apprentissage
  • Problèmes éthiques et médico-légaux
  • Nécessité d’une interprétation humaine contextualisée

👉 L’IA doit être considérée comme un outil d’aide à la décision, et non comme une autorité décisionnelle.

6. Stratégies combinées de réduction des erreurs diagnostiques

  • Formation aux biais cognitifs
  • Culture du doute raisonné et de la réévaluation
  • Utilisation raisonnée de check-lists cliniques
  • Intégration prudente des outils d’IA
  • Organisation favorisant la réévaluation et le travail en équipe

7. Responsabilité médico-légale à l’ère de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle ne protège pas de la responsabilité médicale, elle déplace le centre de gravité vers la qualité du raisonnement, de la traçabilité et de la réévaluation clinique.

  • L’IA est une aide, pas un décideur
    Le diagnostic final et la stratégie de prise en charge relèvent toujours du jugement médical humain.
  • Une alerte d’IA doit être considérée, pas suivie aveuglément
    L’ignorer sans analyse peut exposer à un risque médico-légal, la suivre sans esprit critique également.
  • La traçabilité protège le clinicien
    Documenter le raisonnement (adhésion ou non à la suggestion de l’IA) est un élément clé de sécurité juridique.
  • Un examen normal n’élimine pas un diagnostic grave
    L’IA peut rappeler des diagnostics vitaux hors du champ initial, mais ne remplace pas la réévaluation clinique.
  • Les biais humains et algorithmiques coexistent
    L’IA réduit certains biais cognitifs, mais introduit ses propres limites liées aux données et aux modèles.
  • La réévaluation programmée reste indispensable
    Aucun outil, humain ou algorithmique, ne remplace l’effet du temps et de l’évolution clinique.
  • Le standard de soins est évolutif
    L’intégration raisonnée de l’IA pourrait, à terme, faire partie des moyens attendus, sans y être encore juridiquement obligatoire.

L’enjeu n’est pas de déléguer la décision à l’IA, mais de renforcer la vigilance diagnostique dans un environnement à haut risque.

Conclusion

Les erreurs diagnostiques dites "évidentes" sont le produit d’interactions complexes entre cognition humaine, contexte organisationnel et limites des outils diagnostiques traditionnels. La reconnaissance de ces mécanismes, associée à l’intégration réfléchie de l’intelligence artificielle, ouvre des perspectives prometteuses pour améliorer la sécurité diagnostique aux urgences, sans remettre en cause la centralité du jugement clinique. 

Références

  1. Haute Autorité de Santé. Les erreurs diagnostiques en médecine : état des lieux et leviers d’amélioration. Saint-Denis : HAS ; 2023.
  2. Haute Autorité de Santé. Flash Sécurité Patient – Erreurs diagnostiques dans les services des urgences. Saint-Denis : HAS ; 2024.
  3. Société Française de Médecine d’Urgence (SFMU), SUdF, CFMU, CNUMU. Réponse des professionnels de l’urgence au rapport HAS sur les erreurs diagnostiques. Paris : SFMU ; 2024.
  4. American College of Emergency Physicians (ACEP). Artificial Intelligence in Emergency Medicine: Policy Statement. Irving (TX): ACEP ; 2023.
  5. Taylor RA, Moore CL, Cheung KH, et al. Leveraging artificial intelligence to reduce diagnostic error in emergency medicine. Acad Emerg Med. 2024;31(2):123-34.
  6. Abbott EE, Rehman T, Pines JM. Understanding and addressing bias in artificial intelligence systems: a primer for emergency physicians. JACEP Open. 2024;5(1):e12987.
  7. Société Française de Médecine d’Urgence – Board Innovation. L’intelligence artificielle en médecine d’urgence : opportunités, limites et perspectives. Ann Fr Med Urgence. 2024;14(4):245-53.
  8. FUTURE-AI Consortium. International consensus guideline for trustworthy and deployable artificial intelligence in healthcare. Nat Med. 2023;29(7):1381-92.

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